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Roger-Edgar Gillet

June 12 - July 24, 2021
Cloître Saint-Merri, Paris










La Galerie Nathalie Obadia est heureuse de présenter pour la première fois l’œuvre de Roger-Edgar Gillet (1924-2004), peintre de la seconde Ecole de Paris à la trajectoire singulière, allant de l’abstraction lyrique dans les années 1950 à une figuration expressionniste proche d’Eugène Leroy, Jean Fautrier, Paul Rebeyrolle et Zoran Mušič.
Une expostion de Roger-Edgar Gillet aura lieu en parallèle chez rodolphe janssen à Bruxelles.

En collaboration avec la Succession, l’exposition à la Galerie Nathalie Obadia présente un ensemble emblématique de la production figurative de Roger-Edgar Gillet, du début des années 1960 aux œuvres de la maturité, fin des années 1990. Témoin de son engagement absolu dans la peinture, cette exposition met en lumière un artiste en marge des avant-gardes, qui a marqué d’une empreinte très personnelle le paysage artistique d’après-guerre.

Diplômé de l’Ecole Boulle, Roger-Edgar Gillet travaille d’abord comme décorateur avant de se consacrer à la peinture, à laquelle il s’adonnera pendant un demi siècle entre Paris, Sens et la région de Saint-Malo. Marqué par sa rencontre avec les critiques Charles Estienne et Michel Tapié, théoricien de l’art informel, l’artiste développe au début des années 1950 une peinture abstraite dans cette mouvance alors en plein essor. Il est exposé par la galerie Evrard à Lille aux côtés de Georges Mathieu en 1952 et bénéficie d’une première exposition personnelle dans la galerie Craven, à Paris, en 1953. L’année suivante, Roger-Edgar Gillet reçoit le prix Fénéon puis le prix Catherwood en 1955, qui lui permet d’entreprendre un voyage de plusieurs mois aux Etats-Unis et de visiter, notamment, les grandes collections américaines. Sa rencontre avec le Greco, à travers le regard du Cardinal Fernando Niño de Guevara conservé au Metropolitan Museum of Art le trouble en profondeur et joue un rôle décisif  dans son orientation vers une figuration où le portrait occupera une large place. Au tournant des années 1960, conscient d’en avoir personnellement fini avec l’abstraction, l’artiste se lance progressivement dans cette nouvelle aventure esthétique avec un esprit libre et réfractaire au diktat des tendances. Après avoir été défendu plusieurs années par la Galerie de France, présentant Hans Hartung, Pignon, Alechinsky ou encore Maryan, c’est la galerie Ariel, fondée par le marchand d’art Jean Pollak, qui le suit sans réserve dans cette évolution et assure à partir de 1964 son entière représentation.

« Tout se passe comme si la main de l’artiste rêvait d’un monde que son va-et-vient s’apprêtait d’effacer. »*
Si Roger-Edgar Gillet se tourne vers la figuration avec le désir de « retrouver le regard », nombre de portraits en sont à première vue privés, point commun qu’il partage avec plusieurs de ses contemporains (« le regard pénètre le corps »). Chaque œuvre met en lumière ce moment précis d’avènement ou de dissipation du sujet, à l’instar du portrait de 1991 où trois coups de lame de couteau viennent effacer un visage – ce qui a fait dire à l’artiste, ayant découvert Francis Bacon dans les années soixante, qu’il « tyrannisait le portrait ». Une mince tension entre abstraction et figuration continue ainsi de se jouer dans ces œuvres, à travers l’épaisseur de la matière picturale d’où émergent des silhouettes, où s’esquisse une scène. Dans un esprit proche d’Eugène Leroy, Roger-Edgar Gillet manifeste un rapport primordial au geste pictural qui, de l’inerte, décide de la représentation. Faisant l’objet d’un traitement expressionniste, la peinture apparaît comme une pâte, modelée, écrasée, travaillée, malmenée avec une assurance qui va à l’essentiel. Il y est aussi question de lumière. Dans une palette sourde faite de tons naturels, ocres, bruns, terre de Sienne, blonds, beiges, celle-ci émerge des figures qui s’extraient de la profondeur d’un fond sombre, clin d’œil aux primitifs flamands ou, au contraire, plonge ces silhouettes dans l’ombre et tend vers un clair-obscur dont on trouve une expression similaire chez Jean Fautrier. Cette indécision de la ligne, en prise avec l’informe originel, peut trouver un autre écho dans les célèbres nus métaphysiques de Georg Baselitz.  

« Un défilé carnavalesque, tout à la fois tragique et bouffon, de personnages que leur apparence invraisemblable voue, cependant, à la vérité, va jaillir du corps de la peinture comme autant de tumeurs insolites. »**
De cette puissante germination se dégage une vision de l’humanité ironique et mordante, ravivant le souvenir des caricatures et études de mœurs de Daumier ainsi que des inquiétantes foules du peintre et graveur belge James Ensor. Lointaines héritières des portraits de groupe hollandais, les compositions irrévérencieuses de Roger-Edgar Gillet mettent en scène des bigotes (1975-1976), des gens d’église, des magistrats dans l’exercice de leur fonction (1971-1981), des « Philosophes » et toute une galerie de personnages qui tissent la trame d’une forme de comédie humaine. Le tempérament sombre et grinçant de nombre de ces toiles révèle une filiation assumée avec Francisco Goya et en particulier ses Peintures noires, visions mi-cauchemardesques mi-satiriques autour de la religion et de la société : on y retrouve les mêmes visages distordus, amassés, grotesques, dans une gamme chromatique faisant se côtoyer ténèbres et lumière. Surgissant des empâtements, la figure humaine, dans ses déformations ou malformations substantielles, s’apparente à un étrange bestiaire, ce qui n’étonne guère quand on sait que l’artiste a dans un premier temps abordé la figuration par le biais d’animaux imaginaires aux apparences d’insectes, de coléoptères.
La peinture occidentale traverse de manière plus ou moins consciente l’œuvre de Roger-Edgar Gillet. Ainsi, très tôt après son retour à la figuration, les sujets religieux sont l’occasion pour l’artiste de rendre hommage aux « maîtres anciens » comme Titien, qu’il a beaucoup regardé. Les scènes canoniques, Crucifixions, Mises au Tombeau, ponctuent sa production picturale, marquée dès 1963 par une très grande Cène dont les premiers portraits d’Apôtres constituent les études préliminaires. Certains thèmes profanes comme La Piscine (1970) s’approprient non sans un certain humour des chefs d’œuvre classiques, en l’occurrence ici Le Bain Turc d’Ingres. Le monde du spectacle vivant fait par ailleurs l’objet de nombreux tableaux et, une fois n’est pas coutume, d’un regard approbateur, en écho là aussi à une longue tradition picturale.

Roger-Edgar Gillet creuse dans la matière, scrute et dénude l’homme avec un œil décapant. Ainsi revient-il toujours à une nature profonde : en ce qui concerne la peinture, celle du geste et de la matière. Par un cheminement qui résume et questionne toute une époque, l’œuvre de Roger-Edgar Gillet se situe au-delà des frontières entre abstraction et figuration, classique et moderne, proposant « une expérience existentielle totale de la peinture »***.

 

* Anne Tronche, R.E. Gillet, Centre national des arts plastiques, Paris, 1987
** idem
*** Gérard Gassiot-Talabot, R.E. Gillet, Centre national des arts plastiques, Paris, 1987